| Media ,Saké

MIYAGAWA Keiichirô :
l’homme qui voulait démocratiser le saké

Interview réalisée en japonais par TSUJI Hitonari, écrivain.
Design Stories ザ・インタビュー「日本酒を世界に広めたい、宮川圭一郎の挑戦」

L’Interview :
« Questions à MIYAGAWA Keiichirô, organisateur de Kura Master »

[THE INTERVIEWS] MIYAGAWA Keiichirô
MIYAGAWA Keiichirô, organisateur de Kura Master 

Tsuji : La première édition du concours Kura Master a réuni 550 sakés japonais, permettant à cet évènement de démarrer sur les chapeaux de roues et de rencontrer tout de suite un grand succès.

Miyagawa : Au début, je ne pensais pas qu’on réussirait à attirer autant de marques différentes. Nous n’avons eu que 6 mois pour préparer le concours. On s’est tous démenés de toutes nos forces en pensant que si nous pouvions proposer 300 sakés, ce ne serait pas si mal. Je ne pensais pas qu’on serait aussi soutenus d’autant de maître-brasseurs dès le départ.

Kuramaster 2020

Tsuji : Et quel sera le menu de cette 5ème édition ?

Miyagawa : Nous proposerons cette fois pas moins de 960 sakés. Et nous avons monté un deuxième concours autour du « Honkaku-shochu & Awamori » pour lequel nous avons réuni 160 marques différentes, soit un total de plus de 1000 bouteilles pour cette 5ème année.

Tsuji : Je toruve extrêmement intéressant que le jury soit composé principalement de Français. Ce ne sont pas des Japonais, mais des sommeliers exerçant en France qui s’occupent de déguster et de noter les sakés. C’est vous qui avez eu cette idée ?

Miyagawa : Nous avons décidé de construire notre concours ainsi en réfléchissant avec Xavier THUIZAT, qui préside aujourd’hui l’Association Kura Master et qui travaille en tant que chef sommelier à l’Hôtel de Crillon. Nous voulions que des professionnels du vin en France puissent noter et juger librement les sakés proposés. Tout part de là. Si nous avons adopté ce système, c’est parce que nous désirions transmettre aux producteurs japonais, le ressenti brut des sommeliers. 

[THE INTERVIEWS] MIYAGAWA Keiichirô

Tsuji : Pouvez-vous revenir sur ce qui vous a mené à créer un tel évènement ?

Miyagawa : L’idée de monter un concours de saké m’a toujours travaillé.  Voilà pourquoi j’ai bondi de joie quand en 2015, on m’a demandé d’aider à intégrer du saké à un concours de vin. J’ai accepté bien volontiers. C’était un concours qui aurait dû se tenir en avril 2016 mais malheureusement, ses organisateurs ne sont pas parvenus à aller au bout de leurs préparatifs et ils ont été contraints d’abandonner l’idée. Comme je m’étais beaucoup investi personnellement, en les emmenant au Japon, et en les présentant à différentes personnes du secteur, j’ai été très déçu que cela ne se concrétise pas. C’était comme si ma vie se terminait d’un coup. J’étais effondré. Au printemps 2016, alors que je rendais visite à un brasseur des environs de Nagoya, cet ami m’a conseillé de ne pas attendre après les autres et de mettre sur pied moi-même un concours de saké. Je lui ai alors répondu que je n’en avais pas les moyens, avant de réitérer la même réponse l’été de cette année-là, à un autre ami brasseur m’ayant prodigué le même conseil. Vous savez que le proverbe dit « jamais 2 sans 3 » ? Eh bien, en octobre 2016, à l’occasion du Salon du Saké, un troisième brasseur m’a poussé lui aussi à créer un concours de saké. J’ai interprété ça comme une sorte de signe, d’instruction divine. Ça a été une révélation, comme si j’avais été frappé par la foudre. Et au moment où je réfléchissais vers qui je pouvais me tourner pour demander de l’aide dans le cadre de ce projet, mon ami Xavier Thuizat m’a contacté pour me proposer… De faire avec lui un concours de saké ! C’était incroyable. J’ai vraiment toujours du mal à le réaliser, mais c’est vraiment comme ça que tout est parti. Normalement, il aurait été impensable d’espérer réaliser un concours en six mois, mais je disposais des graines que j’avais semées l’année précédente à l’occasion de cet évènement avorté, et j’ai pu en récolter les fruits. On peut vraiment parler d’une succession d’heureuses coïncidences… Ou d’un coup du Destin, plus simplement.

[THE INTERVIEWS] MIYAGAWA Keiichirô

Tsuji : Vous avez des sponsors derrière votre concours ?

Miyagawa : Des collectivités locales japonaises et des associations nous sponsorisent mais nous sommes une association sans but lucratif dont le fonctionnement est garanti par les frais d’inscription pourvus par les brasseurs (les kuramoto) désireux de présenter leurs boissons à notre concours. Pendant trois ans, nous n’avons eu de cesse d’être déficitaires, mais cette année, nos finances devront finalement être équilibrées.

Tsuji : Si M. Thuizat est le visage de ce concours, c’est donc vous qui en gérez l’organisation. C’est une belle aventure que vous menez là.

Miyagawa : Pour faire simple, Kura Master, c’est un comité de gestion et un comité de jury. Je m’occupe avec mon équipe de la partie gestion, tandis que ce sont les Français qui s’occupent du Jury. Toutes les décisions sont toutefois prises du côté français. Nous nous occupons certes de l’organisation et de la logistique, mais rien n’est fait sans que la partie française ne donne son aval.

[THE INTERVIEWS] MIYAGAWA Keiichirô

Tsuji : Votre concours sert-il de publicité aux sakés qui en sortent primés ?

Miyagawa : Lorsqu’une boisson est récompensée en France, elle est rapidement en rupture au Japon. Les retombées de notre première édition ont dépassé ce que j’escomptais. Désormais, on m’a rapporté que c’est une avalanche d’appels et de commandes qui suivent l’annonce des résultats.

Tsuji : Je vois. Pourrais-je vous demander plus de renseignements sur les membres du jury ?

Miyagawa : Cette année, le jury pour le Saké était composé d’un peu plus de 70 personnes. Les membres qui le composent sont des sommeliers. Le deuxième jury, consacré aux shochu, était formé d’environ 40 personnes, principalement des barmen. La plupart des tables étaient dirigées par des M.O.F. Barman. Par ailleurs, une grande moitié des membres de nos jury vient des provinces françaises. Car nous voulions sortir de Paris et toucher les autres régions de France. Nous n’oublions pas que notre objectif premier n’est pas d’organiser un concours, mais de faire connaître les boissons japonaises en France. Voilà pourquoi nous cherchons, en confiant le saké japonais à des sommeliers professionnels français et le honkaku-shochu à des barmen, puis à des cavistes, à faire connaître le plus possible ces boissons. Je présente les choses comme s’il était facile de rassembler des sommeliers et des barmen, mais même les concours de vins qui ont lieu en France, ne rassemblent pas autant de professionnels éminents. Seul, je n’aurais jamais pu être capable d’une telle prouesse. C’est grâce à nos chefs de jury que nous avons pu rassembler autant de talents cette année. Je pense que la volonté qui anime les gens, leur donne une grande force, et que c’est grâce à elle que tout se fait ici-bas. J’ai aussi le sentiment que si Kura Master prospère et gagne en notoriété, c’est parce que nous avons démarré notre aventure au bon moment.

[THE INTERVIEWS] MIYAGAWA Keiichirô

Tsuji : On peut dire que Kura Master marche sur deux jambes, une française et une japonaise ?

Miyagawa : C’est tout à fait ça. Ce concours est pour moi, une collaboration franco-japonaise avant tout.

Tsuji : Quelle a été la réaction des médias ? Les médias français se sont-ils précipités ?

Miyagawa : La France reste avant tout un pays de vins. Les médias français n’abordent encore que timidement le saké. Mais depuis que nous avons lancé cette aventure, de grands médias généralistes viennent de plus en plus souvent interroger le président de notre jury, Xavier THUIZAT, sur les boissons japonaises. Les sommeliers qui prennent part à notre concours, contribuent également à la promotion médiatique de notre évènement. Comme je vous l’ai dit, notre objectif premier reste avant tout non pas de nous faire connaître au Japon, mais de faire connaître le saké en France et nous allons déployer encore plus d’efforts pour y parvenir.

[THE INTERVIEWS] MIYAGAWA Keiichirô

Tsuji : On dit que toute chose prend 10 ans avant d’être pleinement réalisée. Vous voici à la moitié du chemin et j’ai hâte de voir ce à quoi vous serez parvenus dans 5 ans ! À propos, où est-ce que l’édition de cette année va-t-elle se tenir ?

Miyagawa : Elle se tiendra le 12 juillet à l’Espace Charenton, dans le XIIème arrondissement de Paris. C’est un lieu fréquemment utilisé pour des concours de vin. Avec les bénévoles qui viendront nous donner un coup de main, nous serons près de 200. Les préfectures de Kagoshima et de Kōchi, qui font partie de nos sponsors, tiendront également un stand pour présenter leurs produits respectifs. L’épidémie de coronavirus empêchant nos contacts au Japon de venir assister au concours, nous l’avons organisé principalement autour de personnes résidant en France.

Tsuji : Il y a une vraie dimension festivalière à ce concours, qui rend cet évènement très festif.

Miyagawa : Nous aimerions également organiser sous une forme différente, une grande dégustation ouverte au public, en profitant du fait que nous proposons une très large diversité de sakés. C’est en projet et ce sera fait.

Tsuji : C’est-à-dire ? Vous pouvez m’en dire plus ?

Miyagawa : Nous aimerions quelque chose qui soit bien sûr lié à la question des accords, au fait de marier une boisson avec un plat. Je sais qu’au Japon, on pourrait me reprocher de ressortir une vieille idée, mais en vérité la question des accords sakés/mets est loin d’avoir pénétré toutes les couches de la population. Il faut savoir en effet qu’il y a des ingrédients qui s’accordent mal avec le vin (les saveurs épicées, acides, fumées voire la rogue, la mayonnaise ou les œufs, ainsi que plats aux arômes iodés par exemple) et qui, à l’inverse se marient très bien avec le saké japonais. Par ailleurs, notez que le saké ne contient pas d’antioxydants comme dans le vin (sous la forme de sulfites) et qu’il est par conséquent parfaitement possible de le commercialiser de la même manière que les vins nature.

[THE INTERVIEWS] MIYAGAWA Keiichirô

Depuis quelques années, nous observons en Europe une vraie volonté de populariser le saké japonais à travers le monde et de faire classer cette boisson en tant que patrimoine culturel auprès de l’Unesco. Kura Master, projet basé sur une dégustation critique de sakés japonais par des sommeliers français, est un des acteurs centraux de ce mouvement. Ce concours vient d’achever sa 5ème édition en 2021 et connait un succès croissant au cours des années. Un des premiers obstacles rencontrés par ceux qui désirent faire connaître le saké japonais vient du fait qu’une majorité de Français se méprennent à son sujet et le considèrent comme une boisson digestive fortement alcoolisée. Pour surmonter cette méprise, il est nécessaire de faire reconnaître au monde que cette boisson traditionnelle japonaise est d’une qualité semblable à celle du vin. M. MIYAGAWA Keiichirô, un de ceux qui œuvrent le plus à cette démocratisation, est revenu pour nous sur le travail achevé jusqu’ici et sur ses ambitions futures.


TSUJI Hitonari
Écrivain, Ambassadeur de l’amitié pour la destination France 2021
Design Stories ザ・インタビュー「日本酒を世界に広めたい、宮川圭一郎の挑戦」


Partager cette page